<<<   GENS DE GENNEVILLIERS II  >>>

Fatima, vos papiers

Quand elle a entendu son nom, elle s’est levée de sa chaise et elle est allée sur la scène. C’était la première fois qu’elle montait sur une scène, c’était aussi la première fois qu’elle entrait au Théâtre de Gennevilliers. Et puis le speaker a prononcé le noms des deux « parrains » dont le mien. Le second parrain n’étant pas là ce soir là, (un empêchement), je suis allé à mon tour sur la scène. Un homme ceint d’une écharpe tricolore lui a demandé si elle acceptait que je sois son parrain, elle a dit oui, puis il m’a demandé si j’acceptais que Fatima soit ma filleule et j’ai dit oui aussi. On nous a photographiés et puis on a appelé un autre nom.

Entre temps, l’homme à l’écharpe tricolore m’avait donné une enveloppe avec dedans le dossier de ma filleule. C’était un samedi soir de février 2008, une soirée de parrainage de sans papiers organisée par les comités de sans papiers d’Asnières et de Gennevilliers, en présence de militants de resf (réseau éducation sans frontières) et de plusieurs élus de Gennevilliers. Une soirée à l’initiative de David Bobee, qui présentait là un spectacle Nos enfants nous font peur quand on les croise dans la rue. Et justement l’heure du spectacle approchait, j’ai retrouvé ma place dans la salle et « ma filleule » la sienne. On s’est retrouvés après, elle m’a dit qu’elle avait beaucoup aimé, que le spectacle lui parlait de choses qu’elle connaît bien mais qu’il était tard, elle voulait rentrer. Je lui ai donné rendez vous quelques jours plus tard pour faire connaissance, voir comment on pouvait l’aider à obtenir des papiers. Quand je l’ai revue dans un café, elle m’a reparlé du spectacle en confessant que c’était la première fois qu’elle allait au théâtre.

Elle s’appelle Fatima. Non elle ne s’appelle pas Fatima - même si c’est le prénom d’une personne qui lui est chère - mais les sans papiers sont aussi des sans noms, leur nom ils le cachent comme le reste.

Sa vie aurait pu être toute simple comme sa jeunesse entre son père, serveur à la brasserie « Montparnasse » de Casablanca et sa mère élevant ses trois enfants, dont Fatima, l’aînée. « On habitait un rez de chaussée avec deux chambres, des toilettes mais pas de salle de bain, une vie normale. » Le père est souvent absent à cause du travail, ma mère va accoucher chez sa mère de la petite sœur et du petit frère ; aujourd’hui adultes et rangés. Fatima vit entre deux tantes, un oncle et un grand père une vie de petite fille « gâtée ». Elle grandit, se souvient qu’elle allait « tout le temps chez le coiffeur ». A l’école – « une belle école construite par les Français » - les cours sont en arabe mais à la maison on parle le berbère. L’été, elle passe ses vacances dans l’unique berceau familial (père et mère), un village berbère du côté de Ouarzazate.

« Je ne vous demande rien sauf de faire des études, je ne veux pas que vous soyez comme moi » avait dit le père qui allait mourir à 51 ans. Une de ses sœurs habite en Suisse, c’est là que Fatima entre au lycée. « C’était la première fois que je voyais l’Europe, j’ai trouvé cela propre, calme. Ce n’est pas comme à Casa, les gens ne se mêlent pas des affaires des autres ». En Suisse les gens ferment leur porte, à Casa la porte de leur maison restait toujours ouverte. La-bas je sortais en cachette. En Suisse, j’ai pu sortir plus librement ».

Elle est encore lycéenne quand une « connaissance » demande sa main. Un homme riche. « Mon père m’a dit : tu dis oui ou non. J’ai dit non ». Elle passe son bac, suit des études de comptabilité, toujours en Suisse. Elle bascule doucement dans une vie à l’européenne. « Quand je revenais l’été au village, je ne reconnaissais plus rien. J’avais trop changé pour rester là bas ». Elle s’installe près de Paris chez une autre tante. C’est lors de la fête de Noël de l’an 2000 qu’elle rencontre son futur mari. Champagne, Champs Elysées, danse. « C’était la première fois que je venais à Paris ». Elle est séduite. Les mois passent. « Tu ne veux pas fonder une famille, avoir des enfants ? » lui demande un homme né en France. Son père n’est plus là pour lui dire de réfléchir. « J’ai pensé qu’il était gentil, je n’étais pas vraiment amoureuse ». Elle dit oui. Ils se marient. Mais il n’est pas si gentil que cela. Un jour il disparaît.

Alors, quand elle demande le renouvellement de sa carte de séjour, les tracas commencent. Les papiers qui manquent, les preuves, l’avocat qui demande une provision avant toute chose. Elle bosse au noir. Serveuse, ménages. Une étudiante lui parle d’une association de sans papiers. Elle y va.

Aujourd’hui, elle est entourée, soutenue, mais elle n’a toujours pas de papiers.

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