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CLAUDE, LES YOYOS DU Yéyé

Claude cherche quelque chose dans le fouillis de la table basse qui fait face au canapé. Il plie sa silhouette un peu lourde, lourde du poids de ses vies entassées, car il a vécu plusieurs vies.

La première dont il se souvienne et dont il a tout de suite envie de parler, c’est celle des années où il était dans le yéyé. Et c’est ce qu’il cherche sur la table basse, une pochette de disque de ces années là, un parfum des années soixante. Ah la voilà, la pochette du 45 tours, quatre titres chantés par Ronnie Bird. « J’ai fait la plupart de ses textes, « Où va-t-elle ? » ça vous dit quelque chose ? ». Il récite : « Me voilà de nouveau jaloux / Où va-t-elle ? Où va-t-elle ? / Pour savoir je la suis partout / Pourtant je n’ose, je n’ose le croire / J’ai peur, j’ai peur de savoir ».

Il a chanté aussi, sous son vrai nom Claude Rhigi. Quatre 45 tours dans le milieu des années soixante. Un succès avec « Elle ». « Elle qui dit je t’aime / Tous les jours tout le temps ». Qui se souvient de « Minijupe et monokini » ? Il avait vingt deux ans. Il en a 65 quand il enfouit dans le fouillis de la table basse, la pochette de Ronnie Bird. En sort une autre pochette, Nicole Rieu, « En courant » (c’est de lui). Il devait être à ses côtés pour une comédie musicale écolo avant l’heure, mais cela ne s’est pas fait. Il en éprouve encore du regret. Cela aurait peut-être tout changé, qui sait ?

Sa seconde vie commence dans la foulée de ces années où il était chanteur compositeur. Il devient réalisateur musical chez Barclay, Warner. Un nabab du vinyle. Un fondu de pouvoir. Il dit oui, il dit non. Il entrave des carrières, en propulse d’autres. En allant sur des moteurs de recherche on voit qu’il a signé des pointures comme Michel Jonasz, Patrick Bruel, Guy Marchand. Il gagne bien.

L’époque change, la roue tourne. « En 1985 je me suis fait virer. » C’est l’année où il sort un dernier album « Au milieu du pont ». Après ? « Vingt ans de galère. »

Très vite, il n’est plus dans la course. On lui dit ce qu’on dit toujours : « on vous téléphonera ». Sa femme supporte mal cette rapide dégringolade. Divorce. Elle part avec le fils. Déménagement. Descente aux enfers. « J’ai vécu pendant des années dans 8 mètres carrés » à Asnières. Quand il quitte ce réduit humide, il emporte la porte. « Je l’avais peinte ». La peinture c’est ce qui lui a fait relever la tête.

De l’autre côté du canapé et de la table basse encombrée, les tableaux se dressent le long du mur. Des lignes épurées, stylisées, une pincée de cubisme dans la composition, mais un seul motif : des femmes. Nues. Ce fut là, cinq ans durant sa troisième vie : peindre des femmes nues. Avec ou sans modèles. Il peint souvent sur des cartons. Les déchire, garde un morceau, le recolle, peint à côté. C’est son frère qui l’a encouragé. Un connaisseur : il reproduit à l’identique les tableaux de maîtres. « Tu devrais continuer » lui a-t-il dit en voyant ses premiers essais, « tu as un trait qu’on reconnaît ». Et c’est vrai. Il a bien vendu mais le monde des marchands de tableaux, ce n’est pas pour lui.

Il y a deux ans, il a tout arrêté. Mal être, dépression. Aujourd’hui il songe à reprendre la peinture. Il a déjà recommencé à écrire. Il s’accompagne à la guitare, sait les accords. Il se verrait bien faire de la scène.

Un jour, il est passé en vélo (« je fais tout à vélo depuis vingt ans ») devant le Théâtre de Gennevilliers. Le nouveau hall d’accueil avec le café au fond venait d’ouvrir. «Je ne me doutais pas qu’on pouvait rester là et y passer un moment ».

Il y vient tous les jours. C’est sa nouvelle vie, celle d’un jeune retraité qui a ses habitudes. Il saute sur son vélo, traverse Asnières, pousse la porte du théâtre. « L’odeur du bois, la gentillesse des gens, cette espèce d’attention dont on a perdu l’habitude… C’est pas ampoulé, c’est convivial. Pour quelqu’un qui vit seul comme moi….Un jour sur une table du hall j’ai vu Le banquet de Platon ; J’avais besoin de lire ça. De relire ça. J’ai ouvert au hasard. C’était ça. Exactement ça. ».

Un autre jour « la jeune femme du lieu » lui a proposé d’assister à une répétition ouverte. Il a monté les marches. Cela faisait si longtemps, qu’il n’était pas entré dans une salle de théâtre...

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Short cut by Jérôme Cassou

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