EN SAVOIR PLUS - CARTES BLANCHES CINÉMA
  
       
« Cher Pascal,
Je reprends en quelques mots les thèmes développés lors de nos discussions. Il me semble que ton désir d’associer le cinéma aux activités du Théâtre de Gennevilliers procède d’une démarche à la fois contemporaine et parfaitement cohérente avec les autres thèmes de ton projet.

Observations.

De la même façon que la rencontre entre les arts et les croisements entre les cultures sont le grand thème de notre modernité, celui de notre génération, et qu’il remet en cause les frontières du théâtre, il remet également en question celles du cinéma. D’ailleurs ce n’est plus tant de cinéma qu’il s’agit mais d’image projetée. Image projetée dans les galeries et les musées, images projetées inextricablement mêlées aux dispositifs scénographiques du théâtre d’aujourd’hui. Le rôle des arts est d’être à la fois inscrits dans des territoires – celui de Gennevilliers par exemple – et d’être des laboratoires où s’expérimentent non pas tant des constructions ésotériques que le langage d’aujourd’hui, une élucidation du contemporain qui impose constamment aux artistes d’en déchiffrer le langage constamment renouvelé. Comme cloisonner le cinéma est une façon de lui interdire l’accès aux sources où il se renouvellera et se réinventera pour les générations futures, cloisonner le théâtre, le fermer sur luimême et le dissocier d’une évolution convergente des arts équivaut à l’isoler d’une histoire où il a pourtant un rôle vital à jouer, et où se joue aussi pour lui l’essentiel. C’est pourquoi je suis convaincu que l’association à ton projet pour le Théâtre de Gennevilliers d’un lieu où se poserait cette questionlà, où s’élaboreraient des réponses, est une occasion à ne pas manquer.

Propositions.

Voilà comment j’imagine les choses, en tant qu’hypothèses, en tant que pistes ouvertes pour une réflexion. Je commence par les questions pratiques, le reste en découle. Il faudrait disposer d’un outil : deux bureaux, deux caméras, un banc de montage image AVID, un banc de montage son Pro-Tools. C’est très peu et c’est beaucoup : cela suffit aujourd’hui pour fabriquer de façon autonome des films destinés à n’importe quelle filière de diffusion des images. Le numérique nous donne cette liberté. Imaginons d’abord l’usage le plus primaire de ce dispositif. Rendre compte des spectacles, en assurer la mémoire, mais d’une façon singulière où chaque mise en scène pourrait susciter son propre rapport aux images, son propre rapport à son enregistrement. Les metteurs en scène s’ils le désiraient pourraient enregistrer leur propre spectacle à leur façon ou bien faire le choix de confier cela à la subjectivité non pas d’un technicien de la télévision mais plutôt à celle d’un cinéaste déterminé par des affinités plus secrètes.

Mais pourquoi ne pas faire exister aussi le cinéma de façon autonome, profiter de cette idée géniale de la décentralisation du théâtre pour décentraliser le cinéma ? Je trouve très stimulante l’idée que nous avons élaborée, d’une double carte blanche annuelle, l’une confiée à un auteur de renommée internationale, et une autre, peut-être découlant de la première, confiée à un jeune artiste. Celle-ci pourrait s’envisager en association avec la Cinéfondation du Festival de Cannes ou bien, pourquoi pas, avec la FEMIS, l’une et l’autre institution ayant la capacité de compléter techniquement et peut-être aussi financièrement notre dispositif. Imaginons un cinéaste japonais comme Shinji Aoyama, ou bien Nobuhiro Suwa, un cinéaste chinois comme Yu Li Kwai ou bien Wang Bing – pour n’évoquer que l’Asie que nous connaissons et aimons l’un et l’autre – invité en résidence à Gennevilliers à charge pour lui, au bout de six semaines, d’avoir fabriqué dans les limites de cette ville, imprégnée de son identité, une oeuvre qui pourrait être de fiction ou documentaire, ou même pourquoi pas une installation.

Trait d’union entre la ville et la thématique de ta programmation pour cette saison-là. Cette production locale, idiosyncrasique, serait également un trait d’union avec l’extérieur. Elle pourrait être aussi le rayonnement du théâtre vers le monde. Et vers d’autres disciplines. Après tout comment ne pas songer qu’un film comme L’Esquive aurait pu être tourné exactement dans ces conditions-là. Sans oublier pourtant qu’une autre démarche pourrait donner lieu à une exposition, à Paris ou ailleurs. Ce sont des domaines où tout est à inventer. Où l’on sent vibrer les forces d’un renouvellement dont chacun sait aujourd’hui qu’il y a un besoin vital. Il faut ouvrir les fenêtres, faire des courants d’air, respirer un oxygène plus neuf. C’est de cette aventure collective-là qu’il faut absolument être. » Olivier Assayas
 « Ce qui m’a séduit immédiatement lorsque Pascal Rambert et Olivier Assayas m’ont proposé de tourner quelque chose à Gennevilliers, c’est d’abord la possibilité de pouvoir participer à une entreprise plus grande que moi — je veux parler de celle qui consiste à avoir pensé et mis en oeuvre le renouveau d’un théâtre à la longue et prestigieuse histoire. (...) Ainsi, la question est vite devenue : comment vais-je inventer un film dans le courant de cette entreprise collective (hors de question donc de venir faire « mon oeuvre » en la déconnectant de celle-ci) ?

Un début de réponse pourrait se trouver dans le projet même de Pascal Rambert : tout comme dans celui-ci, peut-être pourrais-je inscrire fortement le film à Gennevilliers, dans sa géographie et avec ses habitants. Lui donner, pour le dire sommairement, un fort ancrage documentaire. Ne pas tourner un documentaire (ce n’est ni mon goût premier ni peut-être même de ma compétence) mais partir du documentaire pour élaborer un film.

Par exemple, écrire une fiction à partir de situations réelles et la tourner avec des acteurs non professionnels (qui peuvent être ou non les personnages réels de la situation). Ceci pourrait donc bien constituer un pari esthétique double et radicalement neuf pour moi
: apporter ma pierre à l’édifice général (le projet de Pascal Rambert à Gennevilliers) et le faire en partant du documentaire.

Ne m’intéressent vraiment que les expériences nouvelles. En voici une. L’idée de pouvoir m’y consacrer librement et pleinement ne peut que me réjouir d’avance. »
Jean-Paul Civeyrac
Avril 2007


« Pendant la représentation du Début de l’A., ce soir en japonais, je voyais (l’image d’) une valise. On ne sait pas à qui appartient cette valise, mais quelqu’un la porte. Tout un déplacement (mouvement). Une valise carrée. Quelqu’un la passe à quelqu’un d’autre. Quelqu’un la jette, quelqu’un la reçoit. Les gens divers. Je veux filmer une valise. »
Shinji Aoyama.
Tokyo, 2 juin 2007

     
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